Le centre des métiers d’art

APRÈS VINGT-SEPT ANNÉES D’EXISTENCE, LE CENTRE DES MÉTIERS D’ART VIT UN GRAND CHANGEMENT. LES ÉLÈVES SORTIRONT DÉSORMAIS DIPLÔMÉS D’UN CERTIFICAT OU D’UN BREVET POLYNÉSIEN DES MÉTIERS D’ART, RESPECTIVEMENT DE NIVEAU V ET IV, RECONNUS AU NIVEAU NATIONAL. C’EST L’ABOUTISSEMENT D’UN LONG TRAVAIL ET L’AFFIRMATION DE LA PLACE DE L’ART ET DE LA CRÉATION DANS LA SOCIÉTÉ POLYNÉSIENNE D’AUJOURD’HUI.

Beaucoup de bruits résonnent dans la cours du Centre des métiers d’art. Certains élèves finissent une fresque sur le mur du bâtiment qui fait face à l’entrée, d’autres essayent de déplacer une lourde pièce de bois, d’autres encore sont dans l’atelier en pleine gravure… Une fin d’année pleine d’effervescence. Les projets d’exposition ou de travaux commandés sont nombreux et cette animation est finalement l’ambiance ordinaire du Centre. L’école a été créée en 1980 par un ancien élève de l’école Boulle de Paris (une école supérieure des arts appliqués et un lycée des métiers d’art, de l’architecture intérieure et du design), Henri Bouvier. Au départ, l’idée était de former des sculpteurs et des graveurs et s’adressait aux personnes en difficulté, celles en rupture scolaire. Et puis l’enseignement s’est élargi à tout ce qui concerne l’art.
Sculpture, gravure, orfèvrerie, bijouterie, arts plastiques, arts numériques, tatouage… Et le Centre des métiers d’art s’est transformé en véritable école d’art avec un enseignement sur la culture, le patrimoine, les savoir-faire traditionnels. « Nous existons donc nous voulons laisser des traces. Les élèves seront les artistes polynésiens qui témoigneront de leur vie et de la société dans laquelle ils vivent », explique Tokainui Devatine, enseignant en histoire et civilisation polynésiennes.

Une offre qui s’ouvre aux adultes

N’importe qui peut entrer au CMA du moment qu’il a « une furieuse envie de réussir et de vouloir porter le patrimoine ». L’école forme les artistes de demain avec l’objectif de faire vivre la culture et l’art polynésiens. Il y a toujours des élèves en rupture scolaire qui intègrent le centre CMA mais très vite les enseignants expliquent que ce n’est pas une voie de garage mais bel et bien une voie d’excellence. « Beaucoup de jeunes ne sont pas à l’aise avec leur culture, ils sont déconnectés. » Des cours sur l’urbanisme, les lieux, les noms, les rituels, l’histoire de la Polynésie française leur permettent de se « reconnecter » à la réalité. Et pour que le travail soit concret, le diplôme est délivré sur présentation d’un objet créé et fini. « Le CMA, ce n’est pas des murs et un atelier, c’est un esprit, un outil qui doit survivre aux personnes, au service de la population. Il doit contribuer à créer une activité pérenne pour faire vivre les savoir-faire. »

Une reconnaissance, un tremplin
Auparavant les études duraient trois années. Le diplôme qui récompensait leur travail n’était pas reconnu. Mais le 17 mai dernier, la ministre du Travail et de la formation professionnelle et la ministre de l’Éducation ont présenté au conseil des ministres les projets d’arrêtés portant création d’un certificat polynésien des métiers d’art de niveau V et d’un brevet polynésien des métiers d’art de niveau IV. Des diplômes qui seront reconnus par l’Éducation nationale. Cela permettra à certains élèves de poursuivre leurs études. Désormais, la direction du CMA veut aller encore plus loin et créer des diplômes supérieurs qui seraient dans la continuité du certificat et du brevet, comme une licence arts, sciences, littératures et créations insulaires. « Les anciens Polynésiens ramassaient du bois flotté, le cousaient pour en faire des pirogues… Il ne faut pas que ça disparaisse. Si on s’intéresse à l’homme dans le Pacifique, il faut prendre en compte sa dimension créatrice. »

Henri Bouvier : le créateur du CMA
Henri Bouvier a fui l’Europe et la guerre qui s’y annonçait pour débarquer à Tahiti en 1932. En 1937, il épouse Pauline, la soeur de John Teariki. Quand il apprend que le Général de Gaulle souhaite mener des essais nucléaires en Polynésie française, il convainc son beau-frère et le parti Here Ai’a de se lancer dans un combat anti-nucléaire farouche. Il fut conseiller à l’Assemblée de 1967 à 1977. Il présida la commission permanente. Avec Daniel Millaud, il rédigea en 1967-69 un rapport sur l’autonomie, un texte sur lequel s’appuya le premier statut d’autonomie de 1977. Henri Bouvier fonda le Centre de formation des métiers d’art de Tahiti. Il avait appris la gravure à l’école Boulle à Paris. « Il garda longtemps une mémoire étonnante et sculpta avec habileté, même si les mains le faisaient souffrir. Retiré de la vie politique, il communiquait encore une sorte d’enthousiasme, même si ses propos paraissaient faussement désabusés. Il restait curieux de tout, attentif aux soubresauts politiques du fenua et analysant les situations avec pertinence », écrit Jean-Marc Regnault sur le site retraçant l’histoire de l’assemblée de la Polynésie française. Henri Bouvier est décédé en 2005.

Hihirau Vaitoare, élève puis enseignante au CMA
« On apprend beaucoup de choses tous les jours »

Quand êtes-vous entrée au Centre des métiers d’art ?
J’ai fait partie de la promo 2011-2012. J’ai présenté mon diplôme en 2014. Avant, j’étais à l’université en deuxième année de licence économie-gestion. Quand j’ai appris l’existence du CMA, grâce à quelqu’un de ma famille qui y était, j’ai tenté et réussi le concours d’entrée. Je ne connaissais pas du tout la sculpture, ni la gravure. Je voulais être styliste, j’aimais dessiner tout ce qui concernait la mode. Ce sont les cours de dessin qui m’ont d’abord attirée. La personne de ma famille m’avait montré ses projets et je trouvais ça intéressant. Les cours ont duré trois années pendant lesquelles j’ai appris à sculpter. J’ai tout de suite eu des affinités avec cet art et dès la première année, j’ai rapidement su que je voulais continuer en sculpture. Et puis, j’ai été reçue major de ma promo. C’est ce que je voulais : terminer première !

Que pensez-vous de toutes ces années ?

C’était une belle aventure ! Il y a eu des moments difficiles car il faut trouver le thème de notre projet personnel, se centrer sur un sujet… Il faut mener seule sa réflexion, ce qui est très intéressant et difficile. Il fallait réussir aussi à innover et proposer des oeuvres contemporaines et polynésiennes. Il y a eu des moments difficiles et des moments faciles ! Je n’ai jamais baissé les bras.

Une fois reçue major, vous êtes devenue enseignante…

Après avoir réussi mon diplôme, je m’étais renseignée pour ouvrir un atelier avec une amie mais Viri Taimana m’a proposée le poste d’enseignante de sculpture pour les deuxième et troisième années. J’ai d’abord pensé que je ne pouvais pas le faire. C’est quand même de grandes responsabilités et je ne connaissais rien à la pédagogie. Mais j’ai quand même accepté ! Les projets du CMA m’intéressent et je ne pouvais pas refuser une telle opportunité.

Continuez-vous à sculpter ?

Je continue la sculpture sur bois et je travaille aussi sur d’autres médiums pour des projets et des expositions du Centre. C’est très enrichissant. Le CMA est un outil pour m’exprimer, c’est un lieu pour inculquer des valeurs et un savoir-faire aux élèves. Je partage ce qu’on m’a appris et j’apprends aussi de mes élèves tous les jours. On est une petite famille. Aujourd’hui, je connais mieux ma culture polynésienne et je m’affirme beaucoup plus. On apprend beaucoup  de choses tous les jours.

Les formations :
• Certificat polynésien des métiers d’art, diplôme de niveau V.
Durée des études : deux ans.

• Brevet polynésien des métiers d’art, diplôme de niveau IV.
Durée des études : deux ans.

• Le Centre des métiers d’art propose aussi des ateliers libres en sculpture, gravure, arts numériques et arts plastiques. Le matériel et les matières premières sont fournis par le CMA. Les participants repartent avec leurs réalisations.

Où s’adresser ?
Centre des métiers d’art
• Tél : 40.43.70.51
Avenue du Régent Paraita BP 1725 – 98713 Papeete
cma.pf
Facebook : Centre des Métiers d’Art de la Polynésie française

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