Comment réformer la formation ?

LE CONGRÈS DE LA FORMATION PROFESSIONNELLE ET DE L’EMPLOI A RÉUNI LES PROFESSIONNELS, PRIVÉ ET PUBLIC, DU SECTEUR QUI ONT POSÉ UN DIAGNOSTIC ET PROPOSÉ DES SOLUTIONS. EN DEUX JOURS, LES 9 ET 10 NOVEMBRE 2017, PLUSIEURS PISTES ONT ÉTÉ ÉVOQUÉES QU’UN COMITÉ TECHNIQUE SERA CHARGÉ DE TRADUIRE EN ACTIONS AVEC UNE FEUILLE DE ROUTE.

Le congrès de la formation professionnelle et de l’emploi, organisé dans le cadre des Assises des Outremer, avait trois objectifs précis : signer une convention entre le Fonds paritaire de gestion et le Fonds paritaire de sécurisation des parcours professionnels de métropole ; signer une convention de partenariat entre le Pays, l’État, et l’Agence de l’Outre-mer pour la mobilité (LADOM) et constituer un groupe technique tripartite (Pays, État, partenaires sociaux) pour la mise en œuvre des préconisations du congrès. Au-delà de ces visées, atteintes, l’intérêt était aussi de réunir autour d’une même table les professionnels de la formation, qu’ils travaillent dans le public ou le privé. Qui fait quoi et comment, quels sont les constats, les analyses, les chiffres…, tout a été mis à plat et en commun.

Vers plus de performance
Plusieurs pistes ont ainsi pu être définies pour faire évoluer le secteur et le rendre plus performant: centraliser les données, créer une chambre des métiers, labelliser les organismes de formation… (lire pages suivantes). « Nous voulons inscrire notre pays dans une démarche d’anticipation de l’emploi et des compétences, a expliqué la ministre Tea Frogier en ouverture du congrès. La formation et l’emploi sont deux piliers, deux enjeux indissociables et fondamentaux. Si hier, une personne était formée à un métier et occupait le même poste jusqu’à sa retraite, il n’est aujourd’hui plus possible de concevoir sa trajectoire professionnelle de manière linéaire. Nous devons anticiper les changements qui vont impacter les générations suivantes, ne plus les subir mais en faire des opportunités. »

De nombreux enjeux
Jean-Louis Delteral, président du Fonds paritaire de gestion, a d’emblée insisté sur les enjeux de la formation professionnelle : « Nous devons faire un diagnostic de nos handicaps en matière de formation et trouver des actions précises pour y remédier. La formation est un outil de promotion individuelle et de lutte contre l’exclusion. Les enjeux sont multiples : comment adapter la formation initiale au cap économique choisi par le Pays ? Comment répondre aux besoins des collaborateurs sans saturer le marché ? Quelle formation dispenser à un public qui ne dispose pas des savoirs de base ? »

Marc Tschiggfrey, secrétaire général du haut-commissariat, a également précisé que « les métiers évoluent, le monde va changer d’emplois et changer dans l’emploi ». Il a rappelé que le président Emmanuel Macron avait annoncé un investissement de 15 milliards d’euros dans ce secteur et que la formation était prise en compte dans la loi égalité réelle outre-mer. Elle sera un des sujets du livre bleu Outre-mer, aboutissement des Assises des Outre-mer, qui sera le socle des politiques publiques du quinquennat tournées vers le développement des territoires ultramarins. Au regard de ces enjeux, les professionnels avaient matière à travailler et réfléchir.Et si deux jours restent insuffisants pour tout changer, des propositions ont été faites qu’il faut maintenant réaliser.

LES PRÉCONISATIONS DES PROFESSIONNELS

Anticiper les besoins en emploi et en compétences
Inscrire la Polynésie française dans une démarche prospective des besoins en emploi et en compétences était le thème du premier atelier. « Le Pays doit renforcer sa capacité d’anticipation des mutations économiques, les entreprises doivent disposer d’une meilleure connaissance des ressources territoriales et de leurs évolutions, et les individus en retirer des outils de sécurisation de leurs parcours en formation et d’insertion professionnelle. » Les professionnels ont constaté que les données existantes n’étaient pas centralisées, qu’il y avait même parfois de la rétention d’informations sur les besoins des entreprises pour des problèmes de concurrence, et ont observé une carence d’informations sur les patentés et les non-salariés du secteur primaire. Les informations sont également peu partagées entre le public et le privé. Les données ne peuvent pas non plus s’analyser de la même manière partout, les zones géographiques ayant leurs propres spécificités. Un problème de réglementation a été relevé pour certaines activités ; ainsi, n’importe qui peut s’installer comme plombier ou électricien sans aucun diplôme. Concernant le marché et la prévision des besoins, certaines entreprises ont exprimé leurs difficultés à se projeter dans l’attente de grands projets structurants.

Pour mieux collecter les données, les professionnels suggèrent de faire un état des lieux par filière, de développer le partenariat public/privé, de créer des questionnaires assortis d’une obligation d’y répondre en direction des employeurs sur leurs besoins à court, moyen et long terme (sur l’exemple de l’IEOM et le climat des affaires). Adapter le ROME (répertoire opérationnel des métiers et des emplois) aux spécificités locales et créer une chambre des métiers ont également été proposés au sein de cet atelier. La vulgarisation et la diffusion des informations sont des points essentiels pour améliorer l’information des jeunes sur les métiers, développer l’apprentissage dans la formation initiale et transmettre les analyses « emploi » aux professionnels. Les grands projets structurants doivent comprendre un volet emploi et formation dès leur initiation pour faciliter l’anticipation des besoins. Les professionnels proposent de mettre en place une plateforme internet accessibles pour les Polynésiens à l’étranger, qui serait animée par un groupe de travail chargé de collecter et d’analyser les données relatives à l’emploi et à la formation et, là encore, d’anticiper sur les besoins. Ce groupe de travail doit adopter une approche pragmatique afin d’être un outil d’aide à la décision pour les politiques et une force de propositions concernant l’éventuelle réglementation.

Une formation initiale et professionnelle opérante
Un deuxième atelier s’est penché sur une démarche efficiente dans les domaines de la formation initiale et professionnelle continue. Des inégalités persistent en la matière. Les principales raisons : la capacité limitée des opérateurs publics et privés de formation à répondre aux demandes du marché du travail à cause de la taille critique de ces marchés et l’éloignement géographique. Les professionnels proposent la création d’un observatoire et la mise en place d’une plateforme de la formation. Le développement du e-learning semble la meilleure solution pour les habitants des îles et ceux de la presqu’île. Il faut également réduire les orientations par défaut et améliorer les processus d’orientation dès le collège.

Il est injuste de demander aux enfants défavorisés ou en difficulté scolaire de choisir un métier dès le collège alors que ceux qui suivent des filières générales peuvent retarder cette orientation. Concernant la qualité des formations, est proposée la création d’un label pour les organismes de formation afin de garantir la qualité de ceux-ci. Afin de mutualiser les moyens financiers et pédagogiques, une cartographie des financeurs et une boîte à outils des ressources disponibles seraient à élaborer. Un accompagnement renforcé et pérenne des patentés est également nécessaire au moins durant leur premier exercice budgétaire. La mise en place d’un conseil de la formation regroupant le Pays, l’État, les partenaires sociaux et les acteurs de la formation pourrait permettre un meilleur partage entre les différents organismes, une visibilité sur les orientations politiques, une place claire pour chacun et une gouvernance de la formation redéfinie.

Une offre de formation complète
La Polynésie française dispose-t-elle d’une offre de formation suffisante pour répondre aux besoins de compétences locales ?, telle était la question posée au troisième atelier. Le manque d’informations sur les offres de formation mais aussi sur les besoins des secteurs a de nouveau été souligné. Le Fonds paritaire de gestion doit rencontrer les professionnels ainsi que chaque branche et communiquer davantage. L’information et le conseil doivent être centralisés pour être accessibles à tous. La création d’un observatoire des métiers est proposée pour mieux organiser les secteurs d’activité et créer des échanges entre les entreprises qui pourraient mutualiser des besoins de formation. Afin de regrouper les moyens techniques ou les locaux, un forum de discussions entre les acteurs pourrait faciliter les échanges et l’organisation de formations interentreprises. Un forum de la formation, à l’exemple du forum de l’emploi, permettrait de réunir les professionnels une ou deux fois dans l’année. L’idée de mutualiser avec les professionnels de la formation de la Nouvelle-Calédonie a également été soulevée. La mise en place d’un GIE de la formation a suscité un engouement auprès de certains pour gérer un plateau technique et la formation à distance.

La labellisation des organismes de formation est une préconisation de cet atelier avec notamment des formations pour les formateurs. Aujourd’hui, les organismes de formation s’enregistrent sur des critères administratifs sans que leurs compétences ne soient vérifiées. La proposition de créer une plateforme de notation des organismes à laquelle les entreprises pourraient se référer pour choisir leurs formations a suscité beaucoup de réactions de la part des professionnels… L’offre de formations dans les îles, encore limitée, pourrait se développer grâce au e-learning avec l’arrivée du câble domestique permettant un accès à Internet facilité. Le regroupement des formations sur des secteurs géographiques est aussi une possibilité. Les participants de cet atelier ont également constaté un manque de connaissances de base qui nécessite d’une part d’élaborer de nouvelles méthodes, et d’autre part, de définir et mettre en place un suivi des formations tout au long de la vie d’un salarié à l’aide, par exemple, d’un passeport de formations.

Ministre du Travail, de la Formation professionnelle et de l’Éducation

Pourquoi était-il nécessaire d’organiser le congrès de la formation professionnelle et de l’emploi ?
« Cela permet aux acteurs de la formation professionnelle, publique et privée, de se rencontrer. Le constat est le même : des données existent mais nous manquons de visibilité sur l’ensemble des données. Cela permet aussi de lever un certain nombre de malentendus et de clarifier la vision que l’on peut avoir du secteur de la formation professionnelle. »

Beaucoup de propositions ont été faites…
« Je ne vais pas m’attacher à la forme des propositions mais au fond. Je relève ce souhait d’avoir une plateforme de partage des informations qui puisse intervenir en termes de conseil, d’expertise ou d’assistance. Cette plateforme permettrait l’accès à l’information, une analyse et une programmation des formations. Concernant son format, plusieurs propositions ont été formulées, nous verrons. Il s’agit de trouver le bon outil avec les bonnes personnes pour que ce soit efficace et opérationnel, et que cela réponde bien à la demande. »


Que vont devenir ces propositions ?

« Il y a déjà eu une première restitution des ateliers à chaud et de manière synthétique mais un travail de reprise de l’ensemble des recommandations puis une traduction en feuille de route seront entrepris par un comité technique. Ce devra être très opérationnel. »

Une « culture de la formation » existe-t-elle en Polynésie française ?

« En matière de formation professionnelle, c’est une problématique de posture. On a été échaudés. Il faut venir éclairer le public sur la formation professionnelle et réussir à distinguer ce qui relève d’un problème de posture et avancer. Les personnes qui sont hors de la formation initiale n’ont pas nécessairement la bonne approche de la formation professionnelle. Les entreprises ont le Fonds paritaire de gestion, elles cotisent pour la formation continue de leurs salariés. Elles ont donc conscience qu’un salarié bien formé est un salarié opérationnel, plus efficace et plus efficient. Un des points soulevés concerne les patentés qui n’ont pas accès aux formations. Il y a déjà des instances qui existent et qui accompagnent ces entrepreneurs. »

Ce congrès a été une réussite ?
« J’ai posé la question aux professionnels dans mon discours de clôture et ils ont tous acquiescé. C’est important de renouveler ce genre de rendez-vous car c’est comme ça qu’on avance et cela permet de disposer d’une évaluation sur les recommandations, leur mise en œuvre et leur réussite ou non. »


Une campagne se prépare dans le cadre des prochaines territoriales, la formation sera-t-elle en bonne place dans le programme d’Édouard Fritch ?

« Je souhaite co-construire une stratégie avec les acteurs du secteur concerné. Je n’ai pas de vision d’un programme politique pour les territoriales mais plutôt dans le cadre de l’intérêt général, penser à notre jeunesse, qu’elle puisse mieux se positionner dans la formation professionnelle et s’insérer sur le marché de l’emploi. Demain, si je ne suis plus ministre de la Formation professionnelle, ce n’est pas très important car l’ensemble des acteurs de ce secteur seront toujours là. Ce sont eux qui ont participé à ce congrès et ont fait part de leurs réflexions et de leurs propositions. Peu importe le ministre, s’il y a des recommandations partagées par l’ensemble des acteurs du secteur. »

Directeur de Docéo Formation et président de l’association des organismes de formation professionnelle privés polynésiens (AOF3P)
« On tend vers une professionnalisation de la formation et c’est encourageant »

« Un congrès c’est toujours intéressant. Ne serait-ce que pour des rencontres entre les professionnels, ce qui n’arrive jamais dans le secteur de la formation. À cette occasion, les gens échangent beaucoup, même ceux qui ne s’entendent pas habituellement ! Ce sont des moments propices à la discussion et ce n’est qu’en discutant que l’on peut progresser.

La formation est un secteur très particulier et extrêmement jeune sur le territoire. Le Fonds paritaire de gestion est arrivé il y a six ans alors que ce genre de structure existe depuis trente ans en France. Certains salariés n’avaient jamais suivi de formation de leur carrière avant d’en suivre une grâce au financement du Fonds paritaire de gestion. C’est aussi pousser certaines entreprises à cotiser et donc à se lancer dans la formation. Des entreprises se demandent à quoi sert la formation et, quand elles ont essayé, elles se rendent compte qu’elles progressent. Parfois c’est extrêmement démonstratif, parfois un peu moins, parfois on remplit seulement ses obligations, parfois on progresse dans le commerce et parfois on augmente carrément son chiffre d’affaires. La formation pousse l’entreprise vers le haut. Le but de ce genre de congrès est de faire avancer le secteur de la formation. On voit bien qu’il y a des manques. Dans tous les ateliers, il est ressorti le manque de cet observatoire qui donne de l’information et qui fédère les centres de formation. À cause de ce manque, il y a une méconnaissance complète de tout ce que les organismes de formation proposent. Il y a bien le SEFI et le Fonds paritaire de gestion mais ils ne centralisent pas les centres de formation. On aimerait aussi que la chambre de commerce, d’industrie, des services et des métiers porte les organismes de formations privés. Un autre problème important est aussi ressorti : la concurrence du secteur privé par le public. Le public doit se substituer aux privés quand ceux-ci font défaut, mais il doit se retirer quand les privés sont positionnés. Cette concurrence empêche les entreprises privées d’investir. On devrait discuter ensemble et savoir qui fait quoi, que chacun trouve sa place. Ce congrès a permis d’aborder ce sujet. On voit bien que tout le monde est dans le même bateau.

Durant ce congrès, nous avons appris aussi des bonnes nouvelles comme ce projet de faire cotiser les patentés pour qu’ils accèdent à de la formation. En Polynésie, il y a 25 000 entreprises dont 20 000 entreprises individuelles appelées les patentés. Imaginons que ces 20 000 soient bien formés, peut-être pourraient-ils embaucher ? Imaginons un salarié par entreprise, c’est déjà énorme. Le niveau global de savoir-faire en termes de gestion est extrêmement faible. Si ces patentés étaient formés, ils y arriveraient mieux. Nous allons dans le bon sens. La politique du président Emmanuel Macron investit énormément dans la formation professionnelle, ce qui est nouveau. Il se passe quelque chose qui pourrait avoir lieu ici aussi. On comprend que s’il y a autant de chômage c’est que les gens ne sont pas assez bien formés, que si les entreprises n’embauchent pas c’est qu’elles ne sont pas assez bien formées. On tend vers une professionnalisation de la formation et c’est encourageant. On espère tous qu’il y ait des actions après ce congrès mais on attend de voir. Il devrait se tenir un congrès de la formation tous les ans ! Ce serait intéressant pour mesurer ce qui a été fait, ce qui ne l’a pas été, ce qui a marché ou pas. »

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