Les maisons familiales rurales, une fenêtre sur un nouvel avenir

Méconnues voire ignorées, et souffrant d’une mauvaise image, les Maisons Familiales Rurales sont une planche de salut pour les élèves en rupture scolaire. Pour tous ceux qui ont du mal à suivre un cursus classique, les MFR, avec leur système de formation en alternance, représentent une autre voie pour leur avenir.

Le système scolaire classique a ses limites, notamment pour qui rester assis durant des journées entières dans une salle de classe ne convient pas. Ces adolescents, dont une partie est suivie par les services sociaux ou bien la Protection Judiciaire de la Jeunesse, ont besoin de bouger, de s’exprimer et d’apprendre autrement. Le principe de formation alternée des MFR constitue alors l’une des voies pour sortir du mal-être à l’école. Initiées en 1935 en France, les MFR fonctionnent sur le mode de l’internat et des cours dispensés en alternance avec des stages dans les entreprises agricoles.
En Polynésie, la première MFR a vu le jour en 1981 à Papara et Vairao, puis à Taha’a, Huahine, Hao et Rurutu. Subventionnées par l’État et le Pays, les huit MFR du fenua (Papara ainsi que Vairao en compte deux, filles et garçons) se fédèrent au sein du Comité Polynésien des Maisons Familiales Rurales (CPMFR) dirigé par la directrice Eunice Otcenasek, et accompagné par Éric Golhen, conseiller pédagogique et technique.

DES FORMATIONS PRÉ-QUALIFIANTES
Comme à leur origine, les MFR ont pour but d’initier les élèves au monde agricole. « L’enseignement agricole, c’est trois champs de formation. Le premier a trait à la production agricole, horticole, au maraîchage, à la culture de plein champ, etc., le deuxième couvre la distribution, la commercialisation, la valorisation des produits agricoles et le troisième s’attache au services aux personnes et aux territoires », explique Éric Golhen. Les MFR offrent aux enfants en rupture scolaire plusieurs possibilités pour reprendre pied dans la vie active, avec des classes de 4e et 3e agricoles où est proposé un enseignement non pas allégé, puisqu’ils doivent passer leur DNB, mais en alternance. des classes d’orientation conduites au sein du ministère d’agriculture. .

Le CAPA ARC (Certificat Aptitude Professionnelle Agricole – Agriculture en Régions Chaudes) est une autre formation enseignée dans toutes les MFR de Polynésie française, et le CAP SAPVER (Services aux personnes et vente en espace rural) uniquement à Papara-Filles et à Vairao-Filles. Plus récemment, les MFR proposent aussi des formations continues pour adultes, toujours dans le domaine agricole, mandatées et financées par le Sefi.

AIDER L’ADOLESCENT À TROUVER SA VOIE
Cédric Techer est le directeur de la MFR garçons de Papara et accueille cette année 58 élèves. Comme au sein des autres MFR, l’enseignement proposé va des classes de 4e et 3e agricoles à des formations CAPA ARC.
« Les classes de 4e et 3e agricoles sont surtout proposées aux enfants qui cherchent un peu leur voie. On leur enseigne les bases de l’agriculture, mais s’ils sont plus intéressés par la maçonnerie, ils peuvent faire leur stage dans des entreprises du bâtiment par exemple, ou la restauration. L’important est qu’il trouve leur voie » explique-t-il.
La MFR Papara envisage de créer d’autres formations, telles que le métier de paysagiste dont l’activité, proche du monde agricole, diffère cependant.
« Aujourd’hui, on se rend compte que les adolescents désertent un peu l’agriculture. Pour eux, l’agriculture se résume au fa’a’apu et dans leur tête, il n’y a pas besoin de diplôme pour cela. Ils peuvent le faire chez eux », regrette Cédric Techer. Souvent les jeunes ignorent que l’agriculture offre un terreau de professions assez diversifiées avec d’autres choix que de passer les journées dehors sous le soleil ou les intempéries par un métier relativement difficile. « Malheureusement en Polynésie, on n’a pas assez développé la carte de formation dans ce domaine. C’est pour cela que notre MFR souhaite mettre en place des formations de paysagiste, ou bien autour de l’animalerie. »

INTERNAT ET ALTERNANCE, LES DEUX MOTS CLÉS DES MFR
Les élèves passent environ 13 semaines en MFR en internat et 26 à 27 semaines en stage, le tout en alternance. La journée dans une MFR s’articule autour des enseignements, l’un général et l’autre professionnel.

Cédric Techer directeur de la MFR Papara.

Le matin, l’élève revoit les fondamentaux dans les matières principales, comme les maths et le français, et travaille aussi sur son projet d’étude. L’après-midi, consacré à l’enseignement professionnel, s’effectue sur le terrain. Cette année, la MFR de Papara a développé un partenariat avec des entreprises voisines comme le Laboratoire de Cosmétologie, ainsi qu’un maraîcher du coin. « Plutôt que les élèves travaillent dans nos potagers, on les emmène directement chez nos partenaires. C’est bénéfique pour eux ; ainsi, ils voient comment fonctionne une entreprise et, éventuellement, certains peuvent y faire leur stage. Le tout est chapeauté par l’équipe pédagogique de la MFR et aussi les salariés de l’entreprise partenaire qui leur transmettent leur savoir-faire », explique le directeur, confiant que l’année prochaine, il pourra mettre en place une convention avec l’Epic vanille et développer d’autres partenariats.

Toutefois, les entreprises prêtes à accueillir les adolescents des MFR ne sont pas légion. « Nous souffrons d’une mauvaise image, des élèves
difficiles qui viennent des services sociaux ou bien de la Protection Judiciaire de la Jeunesse ne rassurent pas trop les entreprises. Elles ont peur de se faire voler, etc., mais, bien que ce soient des élèves difficiles, ce sont des bosseurs. Les élèves se révèlent sérieux et travailleurs quand ils sont au sein des entreprises », confie Cédric Techer.
En fin de journée, des activités périscolaires ont été mises en place, comme le va’a ou le rugby. Des veillées ont lieu chaque soir où les élèves peuvent s’initier à l’informatique, ou discuter de leurs difficultés avec les moniteurs et parfois revenir sur certains cours qui ont posé problème. Les classes étant au maximum composées de quinze élèves, cela permet de bien les accompagner et de pouvoir se focaliser sur les difficultés de chaque enfant. Le taux de réussite au CAP est plutôt bon, si l’on excepte ceux qui décrochent en cours d’année. À Papara, par exemple, si 60 % des élèves ont abandonné en cours d’année, les 40 % qui se sont présentés au CAP l’ont eu.

FILLES OU GARÇONS, MÊME COMBAT

Honorine Desroches la directrice de la
MFR Papara filles.

À la MFR filles de Papara, profil des élèves, type d’enseignement et fonctionnement en alternance sont semblables aux autres MFR, à ceci près que le CAP est axé sur les services à la personne et vente en espace rural : un CAP SAPVER. « Les filles doivent faire des stages soit en garderie, en école maternelle, dans les structures pour personnes âgées et celles qui accueillent des handicapés. Pour les ventes en espace rural, c’est en magasin », explique Honorine Desroches directrice de la MFR Papara filles. Là aussi, si les adolescentes qui se présentent au CAP passent l’épreuve avec succès, c’est en cours d’année que se produisent les défections souvent pour des raisons financières.
Les formations pour adultes initiées par le Sefi et enseignées à la MFR, elles, sont rémunérées et on n’y relève pas ou peu d’abandon en cours d’année. « On a un bon taux de présence. La plupart sont diplômées et viennent ici pour se reconvertir professionnellement. » Comme son collègue Cédric Techer, Honorine Desroches tente d’insuffler une nouvelle dynamique en comptant mettre en place de nouvelles formations comme le commerce ou le tourisme. Sans oublier pour autant les fondamentaux, comme l’écoute des élèves et la compréhension.
« Quand on a une élève qui a du mal, on prend le temps de l’écouter et c’est important. On essaie aussi d’intégrer la famille quand c’est possible, car elle a un rôle primordial à jouer dans l’éducation de son enfant. Mais malheureusement parfois le noyau familial n’existe plus pour ces enfants. »

Les élèves déterminés à trouver un travail ou à s’en sortir trouveront au sein des MFR un environnement apte à les accompagner dans l’accomplissement de leur volonté. Preuve en est avec Richard Tehura, ancien élève de la MFR de Vairao, qui désormais est à la tête d’une entreprise d’agriculture raisonnée.

Richard Tehura a 28 ans. Arrivé à la MFR de Vairao à 14 ans après une scolarité chaotique, il en ressort trois ans après avec son CAPA en poche.
« Un diplôme qui prouve que j’ai acquis des connaissances », précise-t-il avec un rien de fierté dans le regard, tout comme il embrasse du même regard les deux hectares dans lesquels lui et son associé s’investissent sans compter pour faire vivre leur entreprise de maraîchage montée il y a un an.

Pour Richard, la MFR a été un déclic. « Je n’étais pas trop ‘as’ à l’école, j’étais plus manuel. En plus, j’avais un sacré caractère et avec les profs c’était pas trop ça » se remémore-t-il. C’est ainsi qu’il s’est dirigé vers la MFR de Vairao pour suivre un cursus dans l’agriculture et travailler avec son père également du métier.

Après un temps d’adaptation dû à l’internat qui l’éloignait de ses proches, Richard a trouvé ses marques. « Le fait de ne pas voir ma famille régulièrement m’a forgé le mental. Je suis devenu plus mature et j’ai pu m’adapter à ce nouvel entourage. Vivre avec les autres. »

Remerciant encore les enseignants de l’époque, « ils m’ont apporté la connaissance », Richard estime qu’en Polynésie, « il n’y a pas de meilleure école pour que les jeunes se ressaisissent. » CAPA en poche, Richard a travaillé pour divers agriculteurs et maraîchers avant de franchir le pas et créer avec son associé une entreprise de maraîchage en agriculture raisonnée. Désormais, c’est Richard qui accueille en stage les jeunes de la MFR de Vairao, une reconnaissance envers la structure qui a contribuer à faire de lui ce qu’il est devenu.

Marianne Tupahiroa suit une classe de 3e à la MFR de Papara. Ayant interrompu sa scolarité en 3e, la MFR a constitué pour elle une planche de salut pour son avenir. « J’ai arrêté ma scolarité parce que j’attendais une petite fille. Après sa naissance, j’étais fiu de rester à la maison. Avec mon assistante sociale, je suis allée voir si elle pouvait m’inscrire dans une école. »
Après diverses tentatives infructueuses, son assistance sociale lui a parlé des MFR. « Comme j’aime beaucoup le côté pratique, ici, cela me convient, on fait des stages alors qu’en collège, ça n’existe pas. » Petit inconvénient, le système d’internat à la MFR la prive de son bébé durant une semaine. « J’ai eu du mal au début, sans voir mon bébé, mais là, ça va. Je  iens le coup car il faut que j’aille de l’avant. Ce qui me plaît ici, c’est qu’on apprend beaucoup de choses que l’on n’apprend pas au collège, comme à faire du ma’a, tailler des fleurs, et cela me convient mieux car je n’aime pas rester en place. »
En plus du soutien scolaire et moral des monitrices, son passage à la MFR lui a permis de toucher du doigt la réalité du monde du travail et la nécessité d’avoir un minimum de bagage culturel pour bien s’y intégrer. « J’ai bien réfléchi, et je vais continuer mes études ici car j’aime bien la formation de services à la personne et je vais donc suivre le CAP SAPVER ; cela m’intéresse d’aider les gens. »

Les Maison familiales rurales en chiffres !
Les 8 associations Maisons Familiales Rurales existantes en Polynésie sont regroupées au sein du Comité Polynésien des Maisons Familiales Rurales (CPMFR).
Réparties sur le territoire, 4 sont situées à Tahiti et 4 à Huahine, Taha’a, Hao et Rurutu.
C’est en 1981 que la première Maison familiale Rurale a été implantée à Papara, à l’initiative de Michel Lehartel et de Roger Doom.
Depuis plus de 30 ans, les Maisons Familiales Rurales dispensent une formation initiale, une formation professionnelle ou encore une formation continue, en alternance.

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