Les sections des arts traditionnels des collèges

ON TROUVE DES SECTIONS ARTS TRADITIONNELS DANS TROIS COLLÈGES À TAHITI. LES ÉLÈVES Y SUIVENT UNE SCOLARITÉ CLASSIQUE MAIS LEURS HORAIRES SONT AMÉNAGÉS POUR INTÉGRER UN ENSEIGNEMENT SPÉCIALISÉ D’ÉDUCATION MUSICALE ET INSTRUMENTALE DÉLIVRÉE PAR LE CONSERVATOIRE ARTISTIQUE DE LA POLYNÉSIE FRANÇAISE. UN DISPOSITIF QUI CONNAÎT UN GRAND SUCCÈS.

Les collèges de Tipaerui, Taravao et Maco-Tevane de Papeete disposent d’une section dédiée à l’apprentissage des arts traditionnels. Ces classes à horaires aménagés en musique ou en danse (CHAM-CHAD) permettent à des collégiens de bénéficier d’une scolarité classique tout en suivant des cours dédiés à l’art musical ou à la danse, donnés par le Conservatoire. Ce dispositif est né à la rentrée 2012-2013 avec une classe de 6e du collège de Tipaerui. Cette CHAM arts classiques existe désormais à tous les niveaux, de la 6e à la 3e. « Ce sont des cursus relativement exigeants car l’enfant doit assumer le double parcours. L’exigence est plus forte par rapport à ceux qui suivent un parcours classique », précise Isabelle Dinand, la principale du collège de Tipaerui.

« Il est essentiel que les enfants puissent exercer leur art »

Cette voie d’excellence permet aux enfants d’acquérir une pratique musicale de haut niveau et de suivre leur scolarité jusqu’au brevet. La nouveauté, c’est la mise en place de ce dispositif en arts traditionnels. Ces trois collèges proposent des parcours aux horaires aménagés pour l’apprentissage de la danse, des percussions et du chant polynésiens. « Parce que nous sommes en Polynésie, il est essentiel que les enfants puissent exercer leur art », estime la principale. À Tipaerui, où la population du collège est plutôt favorisée, il s’agissait aussi de mettre sur un pied d’égalité arts classiques et arts traditionnels. « L’un et l’autre peuvent se nourrir. Nous menons d’ailleurs des projets communs entre les deux sections. »

Une autre perception du collège

À Taravao, l’ambition était de décentraliser le Conservatoire et de permettre aux enfants de la presqu’île d’accéder à un enseignement artistique tout en suivant le cursus du collège. Mais aussi de désenclaver la presqu’île et permettre au Conservatoire d’aller à la rencontre d’une population qui vient rarement à lui.
Un autre objectif comptait également : que le collège s’intègre dans la presqu’île. « L’établissement avait une réputation d’élèves bagarreurs, qui ne travaillaient pas et dont les parents ne s’occupaient pas… ce qui n’était pas la réalité », explique Françoise Lombardo, la principale.

Avec cette nouvelle section, la population s’est fait une autre idée de l’établissement. Désormais, cette section arts traditionnels, accessible en 6e et en 5e, offre des spectacles de percussions, de chant et de danse et fait parler d’elle jusqu’à Papeete.

Les enfants prennent confiance en eux
Les élèves ont participé au premier gala de l’année du Conservatoire, celui du mois de décembre, et seront présents également à celui du mois de juin. Françoise Lombardo imagine prolonger cette section arts traditionnels sur la 4e et la 3e et peut-être également proposer aux futurs croisiéristes de la presqu’île un accueil préparé par ces enfants. « Pour les enfants qui ont du mal à trouver leur place au sein de l’établissement, se dévoiler, s’entraîner, faire des prestations devant un public, leur permet de prendre confiance en eux, de voir qu’ils peuvent réaliser des choses. Certains élèves sont en échec sur tout, mais ils ont le sens de la danse et de la musique. Soudain, un autre regard se pose sur eux. »

Une motivation renouvelée

C’est cet « autre regard » qui assure le succès de cette section. « Certains sont en échec scolaire sur d’autres disciplines et aujourd’hui ils sont devant, sur scène. C’est un plus pour eux. Ils se sentent écoutés et ça finit par rayonner sur les autres matières », soulignent Nadège Campan, professeure d’EPS, et Fabien Lann, professeur d’éducation musicale au collège de Taravao. Aujourd’hui, jour de spectacle au collège pour fêter Noël, aucun absent n’est à déplorer. « Ces spectacles les mettent en avant. C’est une valorisation terrible ! s’enthousiasme Fabien Lann. L’établissement rayonne à travers eux. » Ainsi, certains élèves sans cesse disputés pour leur mauvais travail, mauvais résultats, mauvais comportement, se retrouvent propulsés sur scène et font la fierté de leur établissement.

« Ça marche parce que ça leur parle »

Au collège Maco-Tevane, c’est le même succès : « On a vu que ça fonctionnait extrêmement bien, les élèves adhéraient, le taux d’absentéisme a baissé », affirme Ingrid Neveling, principale adjointe. Pour Vaihere Tunuhu, professeure à Maco-Tevane, « ça marche parce que ça leur parle. Il n’y a pas un élève ici qui ne sait pas danser, chanter ou tenir un to’ere… Le ukulele aussi fait partie des instruments qu’ils ont à la maison. Les parents sont souvent déjà impliqués au sein de leur quartier dans un groupe de danse… » C’est aussi une question d’identité. Ces enfants sont valorisés en tant que Polynésiens. L’école leur parle de chez eux avant de leur parler d’ailleurs. « L’intérêt de ces classes est de leur refaire découvrir leur patrimoine culturel, de créer une cohésion de groupe. Ça permet de créer une dynamique de groupe. Ils développent des compétences qu’ils ne développeraient pas forcément sur un parcours classique », explique Nadège Campan qui enseigne à Taravao.

Les parents reviennent vers l’école
Un autre avantage de ces classes est de ramener les parents à l’école. « Comment faire pour que les parents partagent des temps avec leur enfant qui soient des temps de la scolarité, un moment de partage autour du collège ? Je ne voyais pas autre chose que cette danse, cette musique et ce chant, traditionnels, et que déjà, à chaque occasion de leur vie, ils partagent. L’enfant pourra apprendre et les mamans ou les papas pourront dire ce qu’ils savent faire », explique Françoise Lombardo, principale du collège de Taravao. Et c’est exactement ce qu’il se passe, comme le rapporte Ingrid Neveling qui constate ce retour des parents au collège Maco-Tevane : « Il y a cette barrière de la culture et de la langue. C’est un tabou car cela fait référence à une histoire. Certains parents ont même un sentiment d’infériorité. Dans les classes arts traditionnels, moi qui suis métropolitaine, je vais chercher les parents car je ne sais pas faire. J’échange les rôles. Ils se sentent investis et on parvient à les faire revenir. Sur cette classe-là, la présence des familles est énorme. Là, l’enfant est en réussite. Avant, la connexion entre l’école et la maison ne se faisait pas. »

La valorisation de l’art polynésien

À Tipaerui, les spectacles se répètent au milieu de la cour, pendant la récréation. Une manière de mettre en valeur l’art polynésien et les élèves qui le pratiquent. « Nous étions en recherche de mixité sociale et culturelle. Les élèves polynésiens peuvent désormais faire valoir leurs compétences et développer l’estime d’eux-mêmes. Les répétitions au milieu de la cour pacifient les relations et créent un pôle d’attraction », explique Isabelle Dinand. Alors que les to’ere résonnent et que la professeure montre les gestes, les autres élèves sont assis à proximité, entourant ceux qui répètent et les admirant silencieusement. À Maco-Tevane, la direction et les professeurs étaient aussi en recherche de cette mixité sociale. Les élèves de ce collège viennent principalement des quartiers défavorisés. Les cours d’arts traditionnels ont lieu au Conservatoire et les élèves de Tipaerui sont mélangés à ceux de Maco-Tevane. Pour Ingrid Neveling, « la rencontre entre ces deux collèges est aussi intéressante. (…) La mixité sociale lors des moments au Conservatoire nous intéresse. On crée du lien entre ces enfants qui ne se connaissaient pas. Ils échangent et s’apprécient. »

Le Conservatoire : une clef pour ouvrir les horizons
Les sections arts traditionnels révèlent le potentiel d’enfants qui ne trouvaient pas leur place dans une scolarité classique. Alors que certains étaient en échec, ils se retrouvent en pleine réussite et sont donc remotivés dans leur travail de façon globale. « Quand ils voient Toto, leur professeur de danse, médaillé d’or, ils sont en admiration ! Ils se disent qu’eux aussi, ils seront meilleurs danseurs un jour. Cet engagement est puissant. Certaines familles ont retrouvé de l’ambition. Le fait d’accéder au Conservatoire, pour ces élèves, est essentiel car ils accèdent à un niveau qu’ils n’imaginaient pas », indique Ingrid Neveling. Ce que confirme Vaihere Tunuhu : « Ils comprennent que ce n’est pas le quartier qui fait la personne. Ils savent maintenant que ce n’est pas parce qu’ils ont grandi dans ce quartier défavorisé qu’ils deviendront vendeurs de mangues ! » Le Conservatoire est devenu une clef pour ouvrir les horizons, faire valoir les compétences, redonner le goût des études et développer l’estime d’eux-mêmes des élèves. Chacun rêve aujourd’hui de pouvoir prolonger cette section arts traditionnels au lycée et que cela devienne même une option du bac.

Témoignages

Murielle, maman d’un élève en classe arts traditionnels
« Mon petit s’est énormément épanoui et il adore ! Il a fait de gros progrès : il est plus mature, plus autonome. C’est une chance pour lui de faire partie de cette section. Au départ, c’est moi qui lui ai proposé. On avait l’occasion de le faire ici, à Taravao, c’était une opportunité pour lui et pour moi. Il a accepté. Il a toujours eu un problème de sociabilité et cette section l’a beaucoup aidé à progresser à ce niveau. Chez nous, les protestants, on chante, mais la culture polynésienne ne l’intéressait pas. Notre problème est de lui faire aimer sa langue. Il communique en français ou en anglais avec ses copains, par sms… Aujourd’hui, il est fier de sa culture. Il appartient à un groupe. Il est content et moins timide. Maintenant, il s’imagine bien danser au Heiva un jour ! Il a 12 ans. »

René, papa d’une fille et d’un
garçon en classe arts traditionnels

« Ma fille de 12 ans avait déjà commencé en primaire avec l’association Malama Honua. Elle continue au collège. Mon fils, qui a 11 ans, est en 6e et il est aussi en CHAM-CHAD. C’était naturel pour eux. Ils voulaient aller danser ! Je suis fier d’eux. Il y a des discussions à la maison sur leur culture. Je leur parle en tahitien. C’est très important qu’ils connaissent la tradition. Il faut qu’ils connaissent leurs ancêtres, qu’ils sachent d’où ils viennent. Sinon, ça ne sert à rien d’aller à l’école. À mon époque, c’était interdit de parler le tahitien à l’école. Aujourd’hui, il y a de la culture polynésienne dans le programme scolaire. C’est que du bonheur ! »

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